Rss

Laure Polin

L’art sensible de Laure Polin

interview réalisée par Marie-Hélène Christatos

Tout comme l’art est un dialogue incessant, la sculpture est un art sensible en écho à la sensibilité d’une artiste comme Laure Polin.

Ses sources d’inspiration sont multiples avec néanmoins un trait commun : l’humain dans son entité et ses émotions. Il n’y a qu’à voir comment elle humanise des morceaux d’ardoise en autant de petits peuples.

En effet, Laure Polin, à travers ses œuvres, nous invite à aller au-delà : au-delà des apparences, au-delà des clichés, au-delà des premières impressions.
Ses œuvres résultent d’une interprétation double provenant de l’artiste et du public.
Les œuvres se livrent parfois difficilement, ou du moins, lentement. Il faut savoir prendre son temps face à elles et apprendre l’art de la patience.
Mais, après tout, l’art n’est-il pas que patience ?

——————————————–

D’une  émotion  à  l’autre

——————————————–

Marie-Hélène Christatos : Comment avez-vous choisi la sculpture ?

Par hasard. En voyant le film  » Camille Claudel  » je fus touchée par les scènes concernant le travail de la terre. Six mois plus tard, j’ai réalisé mon premier buste en terre.
Ce fut une grande émotion puis je décidai de suivre un cours de sculpture dans le cadre de mon entreprise.
Mon professeur, Max Figerou, est un disciple d’Etienne Martin. Il m’a appris à aller au-delà des clichés, il m’a ouvert à d’autres choses et montré toutes les possibilités de cet art. Une fois tombée dedans, la sculpture, en quelque sorte, nous choisit : elle nous appelle toujours. Evidemment, il y a toujours des moments de doute qui sont très durs. Mais c’est plus fort que nous, il faut continuer.

M-H.Christatos:  » je cherche simplement à créer des formes vivantes « . La sculpture a sa vie propre. Pensez-vous que votre rôle est de mettre en exergue cette vie interne, cette force intérieure ?

Pour les pierres, c’est évident.
Souvent, une partie est laissée brute : c’est une façon de la remercier, de la respecter et de rappeler d’où vient l’œuvre.
D’une certaine manière, je ne veux pas la dénaturer. C’est un dialogue incessant entre la matière et moi. On est à l’écoute permanente : le geste est trop fort, la pierre se casse ; le geste est trop faible, il n’y a aucune incidence. Il y a de la réciprocité dans le rapport  avec la pierre : il faut taper pour qu’elle me réponde.

M-H.Christatos: Vous dites :  » Une forme vivante est une forme en pulsion, pleine, ténue, qui noue un rapport avec une autre forme « . Quel est son rapport avec l’espace ?

L’espace est une forme. La sculpture habite l’espace et inversement. Il y a interaction. La sculpture est une vraie présence. Je mets beaucoup de visages, de fragments de corps.
Le passage du travail de la pierre au travail du plâtre (pour les bronzes) n’est pas évident : on évide la pierre, on enlève de la matière afin que l’espace investisse la pierre, ne fasse plus qu’un avec elle tandis que j’ajoute du plâtre afin de créer les formes.
Ma démarche est la suivante : je crée une forme puis une autre forme qui y répond et, si cela devient trop compliqué, je simplifie. Mais, ma sculpture reste toujours un jeu de volumes.
A la différence de la pierre, il y a des envolées dans mes œuvres en plâtre -qui seront traduites dans le bronze- car le matériau offre plus de liberté.  La contrainte est donc différente tout comme  les styles car suivant les matières mon inspiration et ma conception varient.

M-H.Christatos:  » je construis une forme qui me fasse reconnaître le sentiment que je porte.  » Laissez-vous une part de hasard dans vos œuvres ?

Je ne dessine ou élabore aucun modèle. Il n’existe pas de préétabli.
Parfois la pierre a quelque chose d’évident : je commence à travailler ce que je vois mais je m’interdis de m’enfermer.
Il m’arrive souvent, en dernier lieu,  de retourner une pièce pour retrouver ce que j’y avais cherché depuis le début. C’est donc un mélange de hasard et de travail. Je n’ai pas conscience de la part exacte de chacune de ces notions : c’est un travail constant jusqu’à ce que je ressente que  » c’est bon « . Le travail de sculpture  s’arrête lorsque je reconnais, je retrouve l’idée que j’étais allée y chercher. L’étape suivante n’est plus qu’un travail de finition, d’artisan.
Si la pierre est récalcitrante, je la laisse de côté puis je la reprends plus tard et à ce moment-là j’y arrive plus vite. J’ai déjà dû casser des pierres afin de mieux rebondir, cela libère. Mais je n’ai jamais abandonné une pierre.
Alors que la pierre me guide au départ, il y a plus de volontarisme dans le travail du plâtre. Je peux compléter un plâtre mais pas le retourner. Néanmoins, assembler les grillages avant de les couvrir de plâtre relève du même processus que pour le travail de la pierre : ce sont aussi des formes, des volumes qui se répondent. C’est un jeu qui peut m’échapper; le hasard y est également présent d’une certaine manière.

————————
Art doise
————————

M-H.Christatos: Présentez-nous vos  » portraits ardoise « . Quelle technique employez-vous?

Je cherche les ardoises moi-même en Bretagne dans les carrières. Je ramasse de petits morceaux où je vois déjà les portraits, au grand étonnement de mes amis qui, eux, ne distinguent rien !
Après, commence un travail de miniaturiste. J’emploie des outils à bois comme la lime ou le ciseau car l’ardoise est très fragile. De plus, les plaques ne sont travaillées que sur une face car elles sont très fines.
Pour les grandes pièces, j’utilise la meuleuse d’angle pour dégrossir et ensuite le processus est le même.
J’aime la couleur de l’ardoise, son noir bleuté qui joue avec la lumière malgré la petite taille de ces portraits. J’en ai fait un certain nombre autrefois et ces pièces sont toujours bien accueillies par le public.

————————
Exigence
————————

M-H.Christatos: Le questionnement se trouve dans plusieurs de vos œuvres. Trouvez-vous la réponse dans l’art ou cela symbolise-t-il l’art comme source de questionnement perpétuel et d’ouverture sur le monde ?

Je ne m’en rends pas compte.
Une œuvre d’art doit suggérer et non répondre. Si tout est dit dans une œuvre, on est dans l’illustration, pas dans l’art.
L’œuvre d’art est donc une interpellation à la fois personnelle, intime et qui s’adresse au monde extérieur, au public.
La notion de quête est importante, indissociable de mon travail et de mes œuvres. Il faut que le public aille chercher dans l’œuvre voire s’y perdre. L’œuvre ne se dévoile pas automatiquement, immédiatement, au grand dam de certaines personnes qui peuvent être décontenancées face à certaines de mes œuvres.
Il faut persévérer : il faut essayer de se laisser englober, approprier par l’œuvre et de capter ce que je n’ai pas forcément voulu y mettre.

M-H.Christatos: Vos sources d’inspiration sont multiples. Vos sens sont en alerte. Est-ce la curiosité seule qui vous guide ?

L’humain, les sentiments me guident.
Dans la sculpture, je recherche l’homme, l’émotion. L’œuvre intitulée  » Néréide  » est composée d’un côté d’un visage et de l’autre d’un corps ; sans oublier les portraits  » ardoise  » car nos visages expriment tellement de choses !
C’est pour cela, d’ailleurs, que l’art animalier ne m’intéresse pas.
A  la recherche de l’équilibre entre les formes, correspond l’équilibre des relations humaines dans mes œuvres. J’aspire à l’abolition des rapports de force entre humains que j’essaye d’exprimer et de transcrire dans mes sculptures.

———————–
Salons
————————

M-H.Christatos: Vous avez participé à la foire Internationale de Canton. Votre avenir immédiat est-il international ?

C’est par l’intermédiaire d’un organisateur, rencontré lors d’une Foire Internationale à Shanghai que j’ai pu exposer mes œuvres en Chine. L’objectif est de confronter mon art à une autre culture.  J’ai fait un autre salon   dans cette ville puis un autre à Canton. C’est à la fois perturbant et joyeux. C’est généralement un public hétéroclite. Les chinois sont très attentifs à la manière de regarder. Ils peuvent rester un quart d’heure à observer une sculpture même si les jeunes ont tendance, comme en Occident à zapper.
Ce fut donc un jeu des circonstances, je ne recherche pas obligatoirement l’  » international « . D’ailleurs, pour ce qui est de mon avenir d’artiste rien n’est projeté, il n’y a pas de ligne tracée.

M-H.Christatos: Quel regard portez-vous sur les foires, les expositions qui fleurissent un peu partout ?
Cela pose problème : tout le monde s’improvise artiste (comme le prouve le nombre important de peintres à la différence des sculpteurs !), il n’y a pas de sélection et le public comme les galeries ne s’y retrouvent pas.
Quelles  sont les solutions ? Je n’en sais rien car il faut bien montrer notre travail. Cependant, cela risque de nous desservir.
M-H.Christatos: On constate une place croissante  et une reconnaissance des femmes dans l’art contemporain. Qu’en pensez-vous ?

C’est une bonne nouvelle !
Il est d’ailleurs amusant de constater que dans les salons, les stands de sculptures sont souvent tenus par des femmes sculpteurs alors que les cours comme ceux que j’ai suivis aux Beaux arts ou à la ville de Paris sont généralement dispensés par des hommes. Elles pratiquent, elles n’enseignent pas !
Pour moi, rien n’a changé. Si les milieux autorisés portent un regard nouveau, tant mieux. Je veux être considérée comme artiste et non pas comme une femme artiste.
Je rêve d’un monde où ces séparations, ces clivages n’existeraient plus mais, au contraire, seraient dépassés.